mardi 25 novembre 2014

Pourquoi le capitalisme aura disparu dans... moins de 40 ans

Jean-Yves Paillé  |  21/11/2014 |

Fin de l'accumulation du capital, automatisation, réchauffement climatique, pollution... Dans le livre “Le capitalisme a-t-il un avenir ?”, un collectif réunissant un sociologue, un historien et un économiste voit dans la conjoncture actuelle certaines tendances qui pourraient mener à la fin de l’économie de marché.

Remettre au goût du jour la théorie de Marx pour prévoir un effondrement inéluctable du capitalisme. Les universitaires Immanuel Wallerstein, Randall Collins et dans une moindre mesure, Craig Calhoun, s'y sont attelés dans l'ouvrage "Le capitalisme a-t-il un avenir ?". En s'appuyant sur les sciences sociales et en analysant les ressorts de l'histoire économique du XXe siècle, ces trois Américains considèrent que les limites de ce "système-monde" seront atteintes dans quelques décennies. Un déclin qui serait "accéléré et multidimensionnel". Revue de détails des arguments de chacun.

Un capital qui ne s'accumulera plus

Immanuel Wallerstein, historien, sociologue économiste à l'Université de Yale, n'aime pas les circonlocutions: "Impossible d'imaginer que le capitalisme va poursuivre son chemin. J'annonce sa mort prochaine [...] dans une quarantaine d'années." Selon le chercheur, aucun système historique n'est éternel. La poursuite incessante de l'accumulation du capital, essence du système capitaliste, est au point mort. "Le cycle d'essor passé, on se dirige vers la régression", schématise-t-il.
Selon ce chercheur, la rentabilité des quasi-monopoles nécessaires pour accumuler un volume suffisant de capitaux pousse d'autres acteurs à intégrer le marché. Et comme ces monopoles proposent des conditions plus favorables aux travailleurs (notamment pour éviter les arrêts de travail), ils augmentent le coût de la main-d'œuvre ce qui réduit leurs profits. Ces quasi-monopoles sont ainsi sapés d'une "manière ou d'une autre" par les concurrents. S'ensuit une une guerre des prix qui, si elle fait le bonheur des consommateurs, est une hantise pour le producteur qui finit par vendre à perte.
Des délocalisations industrielles pour compenser cette chute des profits ? Elles ne sont plus assez rentables aujourd'hui, rétorque Immanuel Wallerstein. Et la financiarisation ne constitue pas une solution miracle selon lui, car "elle n'augmente pas le capital mais le transfère d'un "richard" (en français dans le texte) à un autre, ironise-t-il. Même les capitalistes n'en voudront plus."

L'automatisation et l'informatisation, dévoreurs d'emplois

La théorie du robot destructeur trouve grâce aux yeux de Randall Collins. Ce professeur de sociologie à l'université de Pennsylvanie en est sûr : la machinerie et l'automatisation causeront la perte de l'économie de marché. "On l'attendait déjà au XIXe siècle, mais la création d'emplois dans le tertiaire a compensé ceux détruits dans l'industrie." Un sursis. Aujourd'hui, l'informatisation élimine la classe moyenne plus rapidement que la mécanisation détruit les emplois dans l'industrie. L'informatisation affecte notamment le travail administratif "et détruit ainsi les emplois des classes moyennes". Cela va prendre 40 ans, sachant que "le processus de.destruction a démarré dès les années 1990", selon le sociologue qui prophétise : "Le capitalisme s'effondrera vers 2045."

Randall Collins s'attache en outre à démonter plusieurs contre-arguments. La théorie de la "destruction créatrice" de Schumpeter ? Inapplicable pour l'informatisation, parce qu'elle ne sera pas suivie de la création de nouveaux emplois. Le développement dans des pays moins touchés par l'automatisation? Toujours niet, selon Randall Collins qui souligne "la présence d'un marché des classes moyennes presque unifié par les technologies de communication". Et d'ajouter que la mondialisation a déjà commencé à décimer les emplois de cette classe moyenne : l'exemple des cols blancs indiens travaillant dans l'Internet, en tête. L'État ne pourra rien y faire non plus, puisqu'il crée des emplois administratifs avant tout.

Les catastrophes environnementales : le coup de grâce?

Autre phénomène, les changements climatiques qui provoqueront assurément la mutation du système, d'après Craig Calhoun, sociologue et directeur de la prestigieuse London School of Economics and Political Science. Pour lui, pollution et destruction de l'environnement auront un coût énorme pour les futures générations. En somme, l'accumulation du capital est menacée par la destruction de son "environnement naturel". Elle dépend des matières premières, des moyens de subsistance de la population et de la capacité de celle-ci à supporter "les coûts de dégradation de l'environnement" qui "échappent au marché et pèsent sur la société". Les ressources sont limitées alors que le capitalisme repose sur le principe de l'expansion perpétuelle.

Et les solutions enclenchées n'y feront rien. L'innovation a accru la durée de vie des nouveaux matériaux, mais nécessite une énergie alimentée par des ressources rares."En parallèle, l'environnement sert de monnaie d'échange", juge le sociologue, citant l'exemple du commerce du carbone. "Tous ceux qui ne polluent pas au-delà d'une certaine limite vendent leurs quotas aux pollueurs qui peuvent polluer davantage." En outre, l'offre de technologies vertes ne fournit pas d'énergie proportionnelle à la demande. Pour Craig Calhoun, l'extraction du pétrole de gaz de schiste est une solution partielle et temporaire au mouvement d'accumulation de capital... puisque cela provoquera de nouvelles crises écologiques...

Pour Randall Collins, les catastrophes climatiques achèveront à coup sûr le capitalisme. Même si ce dernier a survécu en 2100, l'auteur prévoit cette année-là les effets les plus dévastateurs pour les habitats humains: inondations et déplacements de populations. Un flux de réfugiés synonyme de concurrence et de main-d'œuvre bon marché qui"diminuera les opportunités de la majorité des travailleurs" et ne fera qu'"aggraver la crise économique". Et les "emplois verts", créés par les "industries vertes", ne suffiront pas, prévoit-il, car ces dernières risquent elles-même d'emprunter la voie de l'informatisation et de l'automatisation.



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