dimanche 2 novembre 2014

Dette : l’économie mondiale piégée dans un cercle vicieux

PAR PHILIPPE RIÈS | 01 NOVEMBRE 2014 | 

Le traitement de l'endettement par davantage de dette conduit à un constat ignoré, celui du dernier Geneva Report : sept années de crise financière globale et le “deleveraging” (désendettement) n'a même pas encore commencé. Inquiétant.

Plus de six ans après la faillite de Lehman Brothers, on pourrait croire que l’économie mondiale serait bien avancée dans la purge de l’excès généralisé d’endettement qui l’avait projetée dans la crise financière globale. Or, en dépit d’un discours omniprésent sur le “deleveraging”, la réalité est tout autre : globalement, et toutes catégories confondues (ménages, entreprises non financières, souverains et même banques), le niveau d’endettement a continué d'augmenter, pour atteindre des sommets historiques. Autrement dit, les effets dramatiques du dernier cataclysme n’ont pas encore été surmontés que les conditions d’un nouveau choc se mettent en place.
Désendettement ? Quel désendettement ?

« Contrairement à une vue largement répandue, six années après le début de la crise financière dans les pays avancés, l’économie globale n’est toujours pas sur le chemin du désendettement. En fait, selon nos estimations, le ratio de la dette globale par rapport au PIB, hors institutions financières (pas de données disponibles sur ces dernières dans les pays émergents) a poursuivi son ascension à un rythme soutenu et atteint de nouveaux sommets : en hausse de 38 points de pourcentage depuis 2008, à 2012 », écrivent les quatre économistes auteurs du Geneva Report dans leur dernière livraison.

Ce constat permet de revenir sur l’impressionnante économie de dette édifiée dans les économies avancées au cours des quatre dernières décennies, depuis la grande rupture des années 70 du siècle dernier. Derrière le Japon, champion hors classe avec un ratio total de 562 % du PIB et de 411 % hors financières, la zone euro, le Royaume-Uni et les États-Unis affichent aujourd’hui des scores comparables (250-280 % hors financières), mais une hausse de l’effet de levier bien plus rapide chez les « Anglo-Saxons » (+ 61 et + 54 points respectivement) dans les années conduisant à la crise (contre + 31 seulement dans « l'Euroland »). Depuis 2008, le rythme d’accroissement, en dépit du jugement négatif des auteurs sur la politique suivie en zone euro, n’est pas sensiblement différent : + 25 points en zone euro, + 23 au Royaume-Uni, + 19 points aux États-Unis.

 La dette globale, qui monte, qui monte... © Geneva Report

Que l’éclatement d’une crise financière de dimension historique n’ait pas été capable de stopper, sauf très brièvement en 2008-2009, la course généralisée à l’endettement dans les pays avancés démontre la gravité de l’addiction et enferme l’économie mondiale dans un cercle vicieux. Un des moyens de réduire le ratio d’endettement est d’augmenter le PIB. Mais précisément, le haut niveau d’endettement des agents économiques agit comme un nœud coulant qui étrangle la croissance. Comme le note le rapport, la perspective d’une période prolongée de croissance très faible, certains évoquant même une stagnation séculaire, soulève de sérieux doutes sur la soutenabilité de la dette.

L’autre issue de secours la plus “soft” possible, l’inflation, est condamnée, pour des raisons à la fois conjoncturelles (l’impact prolongé de la crise elle-même) et structurelles, par exemple les énormes surcapacités financées par l’explosion du crédit dans la phase conduisant à la crise ou de puissants bouleversements technologiques. Cette tendance déflationniste pourrait encore s’accentuer si le recul des prix des matières premières tournait à la débandade, une offre surabondante rencontrant une demande affaiblie par l’absence même de croissance. Les prix du pétrole brut ont chuté de plus de 20 % au cours de l’été. Dans ce contexte, on ne peut que constater l’échec (prévisible) des tentatives des banques centrales des principaux pays avancés pour contrarier ces tendances de fond avec leurs pauvres instruments monétaires.

Comme le relève le Geneva Report, « un taux d’inflation plus faible que prévu est un facteur inquiétant pour la soutenabilité de la dette. Dans la mesure où la grande majorité de la dette n’est pas indexée sur l’inflation, une hausse des prix plus faible qu’attendu représente une augmentation du poids réel de la dette ». Et, ajoute le rapport, « dans de telles conditions, des taux d’intérêt nominaux bas dans le contexte d’une inflation qui surprend par sa faiblesse et avec un potentiel de croissance en baisse n’offrent pas de grande consolation pour la soutenabilité de la dette ».

Vous avez dit "soutenabilité" ? © Geneva Report

Avec une croissance faible et une hausse des prix insuffisante, les (modestes) tentatives de désendettement (on pense à la prétendue « austérité budgétaire » en France) sont vouées à l’échec. Conclusion : « Le cercle vicieux en cours d’endettement et de tentatives politiques de désendettement, d’une part, et de croissance nominale plus faible d’autre part, crée les conditions pour un lent et douloureux processus de désendettement ou pour une autre crise, qui pourrait cette fois-ci démarrer dans les pays émergents (la Chine présentant le risque le plus élevé. » « À notre avis », écrivent les auteurs, « ceci place le monde dans une situation de vulnérabilité à un nouveau cycle dans la séquence des crises financières qui se sont produites au cours des deux dernières décennies. »

Pour éviter ces deux écueils, les auteurs avancent un « policy mix » qui ne brille pas par son originalité : « Une combinaison de politiques doit être mise en place : une réduction graduelle de l’effet de levier dans le secteur public (en respectant le bon équilibre entre les réductions de dépenses à long terme et les mesures fiscales de manière à éviter un effet excessivement pro-cyclique sur le PIB), une restructuration du secteur bancaire (recapitalisation, bad banques et autres mesures) et une expansion monétaire (…) pour minimiser l’effet adverse macro-financier d’une contraction du crédit. Ces trois dispositifs doivent être en place quand le secteur public comme le secteur privé ont besoin d’être désendettés. »

Pour les auteurs, le timing et la séquence sont cruciaux et ils distribuent, sans surprise, plutôt des bons points aux États-Unis et des mauvais points à la zone euro, qui aurait placé la charrue de l’assainissement budgétaire (très relatif) avant les bœufs de la restructuration bancaire (elle y vient seulement maintenant). Mais ils doivent cependant observer que « en fin de compte, un désendettement général est indispensable et pas seulement un simple transfert de la dette du bilan du privé à celui du public ». En outre, « même avec une panoplie de mesures de soutien, le processus de désendettement peut être douloureux et prolongé ». Aux États-Unis, le dégonflement du bilan du secteur public (gouvernement et Réserve fédérale), qui a crû dans des proportions gigantesques afin de « donner du temps au secteur privé », « est encore à venir et promet d’être un processus long et risqué ». En effet, on n’est pas près de connaître la fin de cette histoire.

Mais de cette histoire, on peut aussi donner une lecture différente. Si l’économie mondiale avance toujours sur une trajectoire d’endettement, c’est que les politiques publiques mises en œuvre depuis le choc de septembre 2008 (rappelons néanmoins que la crise dite des subprimes commence à l’été 2007) ont tout fait pour empêcher un ajustement présenté comme politiquement et socialement indésirable.

La « destruction créatrice » dans le cycle financier

Qu’il s’agisse de plans de relance budgétaire massifs (dans le cas tout spécialement de la Chine), du triplement du bilan des banques centrales (Fed et BCE, voire plus pour la BoJ) dans les pays avancés, de la manipulation des taux d’intérêt par des mesures « non conventionnelles » (taux d’intérêt zéro, assouplissement quantitatif), tout a été fait pour contrarier un processus d’assainissement qui passerait nécessairement par la brutale réévaluation à la baisse des prix des actifs, portés à des niveaux insoutenables dans la phase d’euphorie spéculative ayant précédé la crise. Et par conséquent, l’acceptation des pertes provoquées par la purge et l’élimination des acteurs incapables d’encaisser le choc. Un processus de « destruction créatrice » qui fait partie du cycle financier comme de celui des affaires.

Il est vrai, comme le pointent les auteurs du Geneva Report, que la remise en ordre des bilans bancaires a été bien plus active aux États-Unis que dans la zone euro. Ils notent à juste titre que « le retard dans l’action politique impliquant la recapitalisation des banques dans la zone euro était un acte de procrastination qui a maintenu en vie des institutions insolvables ». En plus, « la procrastination, tout en retardant la désendettement du secteur bancaire, n’a pas évité la contraction du crédit ». 

A contrario, il est très intéressant de constater qu'un secteur de l’économie mondiale où un deleveraging relatif a commencé est celui des ménages américains, dont le niveau d’endettement a convergé à la baisse vers celui de leurs homologues européens. Or ce processus s’est accompagné, comme le montrent les graphiques ci-dessous, d’une chute importante des prix de l’immobilier (jusqu’à 30 % dans certaines villes). Le phénomène appellerait une analyse détaillée de la répartition des pertes entre les ménages eux-mêmes, les banques et la sphère publique (le marché du crédit hypothécaire a été de facto nationalisé dans l’Amérique « libérale »), une dimension politiquement et socialement cruciale de la gestion de la crise.

Le désendettement relatif des ménages américains... © Geneva Report

parallèlement à l'assainissement du marché immobilier © Geneva Report

Comme argumenté ici même de longue date, notamment en opposant le traitement chirurgical choisi par la Suède au début des années 1990 au déni homéopathique adopté par le Japon à la même époque (cf. graphiques ci-dessous), les politiques consistant à dissimuler la poussière sous le tapis en espérant que, par l’opération du Saint-Esprit, la « croissance » ou l’inflation permettront de procéder à un nettoyage sans douleur, les récessions succédant aux crises financières, a fortiori de l’ampleur de celle enclenchée en 2007-2008, ne peuvent être traitées par des moyens classiques. La politique budgétaire « proactive » revient en fait à transférer la dette du secteur privé vers la sphère publique. La politique monétaire se transforme très vite en couteau sans lame (auquel, en plus, il manque un manche). Ruineuses et inefficaces, ces « stratégies » provoquent en outre des dégâts collatéraux considérables.
Traitement chirurgical à la Suédoise... © Geneva Report


...et la procrastination à la Japonaise © Geneva Report

La financiarisation croissante de l’économie mondiale avait été le principal moteur de l’explosion des inégalités dans les économies avancées. Le « traitement » de la crise, en ajoutant de la dette à la dette, a encore accentué le phénomène, les « possédants » étant évidemment les principaux bénéficiaires de l’inflation des actifs alimentée par les injections massives de liquidités par les banques centrales. La répression financière exercée sur l’épargne par la manipulation du prix de l’argent (les taux d’intérêt artificiellement bas) induit des comportements à haut risque (recherche du « rendement » à tout prix chez certains investisseurs), tout en privant la grande masse des épargnants (qui sont aussi des consommateurs et des investisseurs) d’une rémunération nominale décente de leur épargne (ils se rattrapent cependant grâce à la… déflation). Lorsque cette répression est en plus biaisée en faveur de la sphère publique (c’est généralement le cas), elle contribue puissamment à retarder le processus d’assainissement, tout en créant une gigantesque bulle sur la classe d’actifs que représentent les obligations d’État.

Last but not least, la politique consistant à ne pas faire payer la crise à ceux qui en ont été les principaux responsables (l’envolée de la création de crédit dans la phase antérieure à la crise désigne clairement les principaux coupables) est la garantie que les mêmes causes produisant les mêmes effets, un nouveau choc est probable, sur un système dont la situation de départ sera encore plus fragile qu'en 2007. Et même si cela est préférable à l’impunité complète accordée aux banquiers en Europe, ce ne sont pas les amendes « records » infligées aux banques américaines (payées par les actionnaires, pas les dirigeants) qui élimineront cet « aléa de moralité » de proportion biblique. Plus dure sera la chute…


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