mercredi 19 juin 2013

Coopératives et syndicats : un mariage de raison pour lutter contre les restructurations

Francine Aizicovici et Anne Rodier | Le Monde.fr | 18.06.2013


« C'est possible, on fabrique, on vend, on se paie ! » Le 18 juin 1973, les ouvriers de Lip, la célèbre firme horlogère implantée à Besançon (Doubs), inscrivent ce slogan à l'entrée de l'usine. C'est le top départ de la relance de la production de montres pour leur propre compte et leur vente sauvage, décidée par l'assemblée générale du personnel. Sans patron, le PDG Jacques Saint-Esprit ayant démissionné deux mois plus tôt, les salariés et l'intersyndicale CGT-CFDT n'avaient trouvé que cette solution pour maintenir l'emploi face à un dépôt de bilan imminent et au projet de démantèlement du site avec licenciements à la clé.


Cette aventure autogestionnaire, extrêmement populaire en France et au-delà, reste, 40 ans plus tard, une référence en matière d'action collective. Dans le contexte actuel d'économie financiarisée, de fermetures de sites en cascade et de chômage de masse, cette lutte trouve aujourd'hui ses prolongements avec la multiplication d'initiatives de salariés en faveur de la création de coopératives, souvent portées par des syndicats.

En 2012, il y a eu, par exemple, My Ferry Link, société coopérative et participative (Scop) de près de 500 salariés créée sous l'impulsion de l'ex-CFDT, après la liquidation de SeaFrance ; ou encore l'imprimerie Hélio Corbeil, à Corbeil-Essonnes (Essonne), qui compte environ 80 salariés. Plus récemment, début 2013, c'est la société coopérative d'intérêt collectif (Scic), Les Atelières, a été fondée à Villeurbanne (Rhône) par une trentaine d'anciens salariés de Lejaby. Sans compter une série de projets, chez Fralib, Pilpa, Goodyear ou encore Virgin à Marseille. La scop, nouvel outil de lutte des syndicats ?

UN ACTE D' "AUTODÉFENSE"

Malgré la proximité des idées qui habitent ces deux mondes – la solidarité, l'intérêt collectif, etc. –, la piste de la scop n'a pourtant, pour les militants syndicaux, rien d'une évidence, ni d'un idéal. C'est en fait un acte d' « autodéfense », comme chez Lip dans sa période autogestionnaire, selon le mot de Charles Piaget, le leader CFDT de l'époque. « Ma culture militante, ce n'est pas la Scop, c'est la lutte contre le capitalisme, explique Olivier Leberquier, délégué syndical CGT chez Fralib, l'usine de thé Lipton et d'infusions Eléphant, fermée par Unilever à Gémenos (Bouches-du-Rhône). Mais on s'adapte à la situation. »

Pour sauvegarder l'outil industriel et les emplois, « on avait réfléchi à plusieurs statuts d'entreprise, élaboré notre projet et défini nos exigences : que les salariés aient un réel pouvoir de décision, que la richesse ne soit pas répartie sur un petit nombre de nantis et que l'humain soit au centre de l'entreprise. On pensait qu'on pouvait créer une forme juridique d'entreprise correspondant à nos critères »... avant de constater qu'une forme existante s'en approche déjà, la Scop. « Grâce à la lutte, souligne M. Leberquier, nous avons dépassé le stade où les seules solutions qui apparaissent sont de trouver un repreneur, sachant qu'il y a pas mal de prédateurs dans ce domaine, ou bien de négocier un maximum d'indemnités de licenciement », avec le risque de rester sans emploi une fois l'enveloppe consommée.

Toutefois, le projet des Fralib se heurte, pour l'instant, au refus d'Unilever de céder la marque Eléphant et de confier à la future Scop des volumes de production les premières années.

"ON N'A PAS BESOIN DES PATRONS"

En attendant, les Fralib sèment en chemin dans des usines en lutte, comme chez le fabricant de glaces Pilpa, à Carcassonne, où le plan de sauvegarde de l'emploi (PSE) est en fin de procédure. « Fralib a déclenché quelque chose, c'est devenu une icône », constate Eugène Caselli, président (PS) de la Communauté urbaine Marseille Provence Métropole. Chez Pilpa, le projet de Scop, porté par la CGT, est revendiqué comme un véritable outil de pression sur la direction. "Il faut qu'elle nous laisse des machines, les installe, qu'elle nous aide techniquement et commercialement, et puis qu'elle s'en aille, lance Rachid Aït-Ouakli, délégué syndical CGT. Si cette négociation n'aboutit pas, on déposera une assignation au tribunal " pour faire annuler le PSE, qui l'a déjà été deux fois.

L'idée de la Scop est venue en juillet 2012, après l'annonce de la fermeture du site, qui emploie 114 salariés, un désastre en perspective dans une zone déjà sinistrée, avec un taux de chômage proche de 14%. "On s'est dit que si les patrons ne veulent pas de nous, nous, on n'a pas besoin d'eux !", souligne M.Aït-Ouakli. Chez Virgin, à Marseille, les salariés qui construisent depuis avril un projet de Société coopérative d'intérêt collectif (Scic), permettant d'accéder à des financements privés et publics, ne sont pas syndiqués.

Mais la CGT n'est pas bien loin, sous les traits de Charles Hoareau, secrétaire de l'union locale CGT de Marseille, venu rencontrer les Pilpa au moment où l'entreprise a déposé le bilan. "Il nous a aidé matériellement, logistiquement, financièrement, et aussi moralement, confie Guillaume Colié, un des porte-parole du projet. Du coup, nous avons été étiquetés CGT, alors qu'aucun des porteurs du projet n'est syndiqué. Cela dit, aucun autre syndicat n'est venu proposer son aide." 26 postes devraient être créés, alors que le magasin en comptait une cinquantaine. Ce projet, souligne M. Colié, "n'est pas une lubie de gauchiste attardés, mais un vrai projet rentable. Et une réaction face à nos anciens dirigeants qui ont géré Virgin avec une incroyable incompétence."

PAS DE SOLUTION MIRACLE

L'augmentation des projets de scop portés par des syndicats "est un phénomène assez nouveau, constate le responsable d'un fonds d'investissement dans l'économie sociale. L'idée est qu'on a mené des luttes, on a tout essayé, alors on tente cette ultime solution." Qui n'est pas une solution miracle. Le projet doit répondre à certaines conditions. Selon le cabinet de Benoît Hamon, ministre délégué à l'économie sociale, lorsqu'il s'agit de reprendre des entreprises saines, cette opération est "efficace" mais peut être "limitée par le coût du rachat". Dans les entreprises en difficultés, où le tribunal de commerce doit avaliser le projet de reprise en Scop, d'autres conditions sont à remplir. "Il faut qu'il y ait une communauté de salariés impliqués, que les fonctions clé (la finance, le commercial, le management, etc.) soient représentées dans cette communauté, qu'il y ait un business plan qui fonctionne. Et surtout, il faut constituer un tour de table financier ", dans lequel les salariés doivent apporter leur part, ce qui peut là aussi constituer une limite à ces projets.

Un coup de pouce va toutefois être possible par l'Etat, avec "la Banque publique d'investissement qui va abonder un fonds pour favoriser le rachat d'entreprise en Scop", précise-t-on à Bercy. L'implication syndicale dans certains projets est-elle un atout ? Alain Durand y croit. Président de l'Union régionale des Scop de l'Ouest et PDG de la Scop Mateloc, à Cholet, spécialisée dans la location de matériel pour le BTP, il estime "que le soutien du syndicat au projet est une des conditions de sa réussite. Les délégués sont des leaders d'opinion, qui connaissent bien l'entreprise." En conséquence, ajoute-t-il, "le délégué syndical est souvent le premier dirigeant de la Scop".

ENDOSSER L'HABIT DU PATRON

Toutefois, cette situation peut être porteuse de conflits entre le dirigeant et son syndicat. "Ce dernier reproche parfois au délégué devenu PDG de la Scop de ne plus être en mesure de jouer son rôle de militant", souligne M. Durand. De même, quand le syndicaliste endosse l'habit du patron, fut-il celui d'une Scop, cela peut amener à des tensions avec le syndicat. "J'ai été à l'origine de la Scop, avec la CGT de l'usine", témoigne Robert Nicaise, président du conseil d'administration de la Scop Ceralep, née en 2004 à Saint-Vallier (Drôme), qui fabrique des isolants pour des courants à très haute tension.

Toujours en activité, et en forme, la Scop avait été créée après la liquidation de l'entreprise, mise artificiellement en perte par le fonds d'investissement qui la détenait. M. Nicaise en fut le premier dirigeant. "L'Union départementale de la CGT avait été gênée par le fait que j'allais en devenir le patron, même s'il s'agissait d'une Scop, se souvient-il. Pour un ouvrier, cela signifiait un changement de classe sociale, alors que la CGT n'était pas porteuse du concept d'autogestion."

Lui-même reconnaît s'être posé la question : "Est-ce que je ne trahis pas la classe ouvrière ?" Et il a trouvé sa réponse : "Pour que le syndicat défende les intérêts des travailleurs, il faut bien que l'entreprise vive et donc soit gérée. Et puis le patron d'une Scop peut être viré du jour au lendemain par l'assemblée générale des salariés sociétaires qui l'a élu et qui prend les décisions démocratiquement. "

"ACCEPTER DES SACRIFICES"

La Scop Ceralep est passée d'un effectif de 52 personnes à 62, et d'un résultat de 150 ou 200 000 euros à 450 000 en 2012. "Que des ouvriers deviennent leur propre patron, cela ne nous gêne pas", affirme cependant Maryse Dumas, ex-numéro 2 de la CGT, aujourd'hui conseillère confédérale et membre du Conseil économique, social et environnemental (CESE), où elle siège pour la CGT. Il est clair, concède-t-elle, "que si le militant est devenu gérant de la Scop, il ne milite plus, il n'en a pas le temps. Mais je ne me prononcerais pas sur son choix, qui est un choix de vie." En revanche, la CGT reste "très prudente" face aux projets de Scop qui se multiplient. "Nous n'y sommes pas hostiles, mais nous n'avons pas de position générale sur ce sujet, indique Mme Dumas. Nous ne voulons pas créer des illusions chez les salariés qui, la plupart du temps, vont mettre dans la Scop leurs indemnités de licenciement. Il faut regarder les projets au cas par cas."

Claude Neuschwander, qui fut désigné PDG de Lip en janvier 1974 par le gouvernement, avant d'être révoqué en 1976, craint lui aussi des déboires pour les Scop, du moins lorsqu'elles sont de grande taille. "Si les clients et les fournisseurs sont des industriels, explique-t-il, certains d'entre eux vont considérer la Scop comme une entreprise dont la légitimité n'est pas acquise, parce qu'elle ne correspond pas aux canons de la propriété du capital." Aujourd'hui, estime-t-il, c'est encore plus difficile de faire vivre une Scop, "parce que la société est encore plus tournée vers le fric, le gain, le refus de la solidarité entre les hommes."

Au contraire, d'autres pensent que les Scop portées par des syndicats peuvent trouver la force nécessaire pour gagner leur légitimité. "Dans un contexte de guerre économique, il va falloir que les salariés sociétaires relèvent sacrément leurs manches, prévient un responsable d'un fonds d'investissement dans l'économie sociale. Et qu'ils acceptent des sacrifices." Il donne l'exemple d'une Scop dont le chiffre d'affaires a baissé de 30% depuis 2008. "Pour abaisser la masse salariale, s'est posé le choix de diminuer les salaires ou les effectifs. Les salariés ont choisi la baisse des salaires. Ce n'est pas le même combat que le combat syndical pour la hausse du pouvoir d'achat. Mais je pense qu'il est grand temps que ces deux combats se réunissent."




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