vendredi 5 avril 2013

Quand le travail nous épuise

Etre heureux en entreprise, mission impossible ? 
L’apparition de nouvelles maladies, comme le «burn-out», témoigne de l'émergence d'un mal-être moderne au travail.

LIBÉRATION - AURA FERNANDEZ RODRIGUEZ, avec THÉO ALLEGREZZA
étudiants en master journalisme à Sciences Po Paris







«Le bonheur, j’ai plutôt le sentiment qu’il s’est dissous dans l’entreprise». François Dupuy, sociologue, n’y allait pas avec le dos de la cuillère, mercredi 3 avril, lors du Forum Eco de Libération à Sciences Po.

Le burn-out, première cause de consultation à la médecine du travail

Les chiffres ne lui donnent pas tort : l'émergence de nouvelles souffrances au travail, les «pathologies psychosociales» comme la dépression ou l’anxiété, atteste d’un réel mal-être des salariés. Dès 2007, une étude a ainsi montré que ces pathologies étaient devenues la première des causes de consultation pour maladies professionnelles.
«Il a fallu attendre qu’il y ait des suicides sur le lieu de travail, comme ceux que nous avons connus il y a quelques années, pour que les entreprises commencent à tenir compte de ces nouvelles souffrances, regrette François Dupuy. Alors que les spécialistes, psychologues, sociologues et autres, alertaient sur le sujet depuis plus de 20 ans».
Parmi les pathologies psychosociales récentes, le burn-out, accumulation de stress chronique pouvant mener au suicide, toucherait près de 10% des actifs. «Il s’agit d’une nouvelle souffrance, en évolution permanente, explique le docteur François Baumann, auteur du Guide anti burn-out (éditions Josette Lyon, 2006). Au départ, elle ne touchait qu’un corps spécialisé : les soignants. Mais de plus en plus de gens sont affectés par cette pathologie dans le monde de l’entreprise en général».

Des salariés mis en dépendance les uns vis-à-vis des autres

Pour François Dupuy, ces souffrances sont liées à de nouvelles formes d’organisation du travail. En cause, notamment, l’abandon du taylorisme qui avait dominé durant les Trente Glorieuses. «Le taylorisme a été beaucoup critiqué, mais si ces critiques sont justifiées, pourquoi ceux qui vivent toujours sous le mode taylorien, comme l’administration publique, se battent becs et ongles pour le garder ?»lâche-t-il, provocateur.
Pour le sociologue, le taylorisme avait le mérite de protéger les salariés, qui n’avaient pas besoin de coopérer entre eux. Ce n’est plus le cas aujourd’hui. Car la coopération ne serait pas naturelle et coûterait aux salariés«Les gens sont mis en dépendance les uns avec les autres. La souffrance vient de là. C’est comme être tout nu au milieu des autres et être jugé individuellement».
Dans ce nouvel environnement, les salariés peuvent perdre  repères et confiance en eux. «Beaucoup de gens travaillent pour être aimés et se trompent de cible, constate François Baumann. Plus les gens s’investissent ainsi, plus ils risquent de faire un burn-out» alerte-t-il.
François Dupuy estime, lui, que cette souffrance a conduit certains salariés à se «désinvestir émotionnellement de leur travail, pour essayer de mettre de la distance entre eux et ce qui les stresse». Ils ont le sentiment de faire des efforts mais que «l’environnement est trop complexe, et qu’ils n’y arrivent plus».

Les Français, recordmen européens de la démotivation

D’où un désengagement notable des salariés en une quarantaine d’années. François Dupuy cite une étude menée avec Michel Crozier sur des salariés de Saint-Gobain en 1974 : 76% d’entre eux adhéraient à l’énoncé : «la vie professionnelle se place au-dessus de tout».«Aujourd’hui, on nous regarderait avec un drôle d’air si on osait poser cette question», ironise-t-il.
Pour ne pas perdre prise, la hiérarchie des entreprises a choisi d’opter pour la coercition. Un mauvais management selon François Dupuy, puisqu’il peut même amener les salariés à faire une «grève du zèle, cette situation où les gens suivent strictement toutes les règles qu’ils sont censés appliquer et où plus rien ne fonctionne». Le sociologue plaide pour plus de confiance accordée aux salariés afin qu’ils décident eux-mêmes des règles du jeu, car «la confiance et les règles du jeu ensemble peuvent impacter sur ce que les salariés sont capables de faire».
Il y a donc du travail, justement, si l’on veut rattraper nos voisins européens. Le dernier baromètre Ipsos/Endered de 2012 révèle que, avec 40% de réponses positives, les salariés Français sont les recordmen européens de la démotivation.

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